Tatanga Winja : la fille des bisons

(légende Assiniboine contée également chez les Blackfeet)
Il y a bien longtemps de cela une femme pose son enfant sur un travois attelé à un chien. Un lièvre passe juste devant le chien, qui se lance à sa poursuite, oubliant qu’il est chargé d’âme. Les hommes essaient de l’arrêter, mais le chien est sur la piste. Un peu plus tard, le chien revient au campement sans son chargement. La tribu se lança à la recherche de l’enfant dans la plaine, mais en vain. Chaque courbe, chaque combe en recèle une autre, et nulle part ne subsiste de trace du bébé. Chacun finit par se persuader que les coyotes ou les loups ont dévoré la petite fille, car il s’agissait d’une petite fille.
Dans la prairie les bisons paissent. Les mâles ont leur cheptel de femelles, qu’aucun autre mâle n’approche, et rien ne vient troubler la tranquillité de leur vie. Les bisons sont des animaux paisibles et peu craintifs. Voilà qu’ils entendent pleurer un enfant dans les hautes herbes, et qu’ils s’approchent. Ils découvrent une petite fille, écorchée par la poursuite du chien qui a renversé le travois dans les herbes coupantes, affamée et recouverte de boue. Les femelles qui regorgent de lait, décident d’en prendre soin, et entreprennent de la laver en la léchant. C’est ainsi que Tatanga Winja grandit au milieu de bisons, devint une très belle jeune fille sans s’apercevoir qu’elle était humaine. Les bisons, ennuyés de la voir se persuader être des leurs, se décidèrent à lui avouer la vérité. Las ! La jeune fille ne voulait pas accepter l’évidence :
- Regardes-toi ! Lui dirent-ils, en l’obligeant à se pencher sur son reflet dans l’eau d’une mare : tu n’as pas de cornes et de sabots. Tu manges des baies et de la viande. Nous avons cornes et sabots, et nous ne mangeons que de l’herbe !
La jeune fille faillit en perdre la raison, mais finit par admettre ses origines. Elle demanda à retrouver sa véritable famille. Les bisons la mènent aux tepees où vit sa tribu. En la quittant ils lui font la promesse de l’aider si le besoin s’en présente. La jeune fille s’approche, mais les enfants, effrayés par sa nudité et son langage, lui jettent des pierres. La jeune fille fait demi-tour. Elle rencontre sur son chemin une vieille femme, qui vivait seule, et que guettaientt l’hiver et la maladie. La femme âgée décide de la prendre la jeune indienne sous sa protection : protection réciproque, car les vieillards sans famille étaient abandonnés dans la plaine, au moment de des migrations hivernales. La jeune fille s’installe dans le tepee de l’aïeule, prend soin d’elle de façon très discrète. Tellement discrète que personne au village n’a remarqué sa présence. Le fils du chef, Takonagu la rencontre un jour au point d’eau. C’est un très beau garçon qui refuse de prendre femme parmi les filles du clan : il les trouve trop frivoles. Takonagu pose quelques questions à la jeune fille, lui demande son nom :
- Tatanga Winja, fille des bisons, répond-t-elle.
Le garçon tombe éperdument amoureux d’elle, en informe immédiatement ses parents :
- Voici la fille que je veux épouser : c’est la fille des bisons, qui vit chez la vieille femme.
Le jeune homme se présente chez la vieille femme, chargé de somptueux présents, afin de demander Tatanga Winja en mariage. Hors, la coutume veut que la famille de la mariée offre des cadeaux en retour. La vieille femme est misérable et n’a rien à donner. Elle est en très peinée : elle aime sa protégée. Pendant que sa protectrice est endormie, Tatanga Winja jette une bouse de bison dans le feu. Les ruminants lui ont dit de le faire, si elle a besoin d’eux. Ce geste est un appel au clan des bisons. La jeune fille veut épouser le fils du chef : elle est amoureuse de lui, autant qu’il l’est d’elle … Les bisons ne viennent pas à son secours, et Tatanga Winja s’endort. Le lendemain, elle trouve une montagne de présents devant l’entrée du tepee. La vieille femme peut ainsi les offrir à la famille du fiancé, et le mariage peut se faire.
Tantanga Winja épousa donc le fils du chef et devint respectée des siens. A l’époque, les bisons fuyaient les Indiens, et les chasseurs revenaient parfois avec de maigres butins. Tatanga leur appris à élever les bisons en captivité, et à les respecter. Elle leur démontra qu’en ne tuant que la quantité d’animaux dont ils ont besoin pour vivre, et pas un de plus, les bisons resteraient à proximité. Les Indiens n’auraient plus besoin de les parquer et de construire des clôtures pour qu’ils ne fuient pas. C’est ainsi que les Indiens ont commencé à suivre la migration des bisons, et que les bisons sont restés proches des hommes…
« Voici les bisons, dit le Grand Esprit : ils seront votre nourriture et votre habillement. Si vous devez les voir périr et disparaître de la surface de la terre, alors vous saurez que la fin de l’homme rouge est proche, et que le soleil se couche pour eux… »
Légende Kiowa
Il y aurait eu 60 millions de bisons avant 1800
En 1865 il en restait 15 millions
Les grands massacres seront accomplis entre 1867 et 1884 par des chasseurs blancs qui en tuaient parfaits 260 000 sur des périodes de deux mois.
Pour une grande partie, les guerres indiennes trouvent leur origine là : plus de bisons et, par conséquence, famine et misère…
Les Blackfeet ou Indiens pieds-noirs sont membres de la famille des Algonquins. Dans cette même famille on trouvait aussi les Cheyennes, les Arapahoes, les Gros-Ventres, les Crees des Plaines, les Bungi, les Sauks et les Foxes. Trois groupes se distinguaient au sein de leur nation : les Peigan, les Pikunis, et les Siksikas. La raison pour laquelle ils se sont reconnus au travers de cette dénomination de « Pieds-noirs » reste mystérieuse. D’aucun prétendent qu’ils auraient eu la plante des pieds noircie à force de piétiner les feux de camp allumés dans la plaine. Leur peuplade, surnommée les Seigneurs de la Plaine, suivait la migration des bisons : les Seigneurs et leurs vassaux… D’autres tribus suivaient également ce garde-manger cornu… Leurs nombreux chiens étaient domestiqués pour participer du mouvement. Ils servaient à transporter le campement, attelés à des travois. Au quinzième siècle, les colons introduisaient le cheval en Amérique du Nord, s’en servaient comme monnaie d’échange auprès des divers groupes Indiens. Le cheval s’est rapidement répandu dans toutes les tribus. Les natifs possédaient une souplesse naturelle, de grandes qualités d’observation qui leur ont permis de savoir immédiatement utiliser les chevaux au maximum de leurs potentialités. Par la suite, ils ont appris à capturer et utiliser les mustangs (le mot est indien et signifie chevaux égarés ) que les colons étaient incapables de domestiquer à nouveau.

Les tribus vivaient au rythme des ruminants, qui leur fournissaient leur principale source de nourriture, la matière première pour leur habillement, leur tepee. De ces bisons ils tiraient la viande, crue ou séchée, la peau pour l’habillement, la fourrure, la graisse pour se protéger du froid ou chasser, les nerfs utilisés pour assembler les panneaux en cuir des tentes. Les Blackfeet ne maîtrisaient pas la fabrication d’outils en fer, et n’avaient pas inventé la roue. Le travois la remplaçait avantageusement sur un terrain inégal. Après avoir trouvé son utilité avec les chiens, le travois a pris de la longueur pour s’adapter aux chevaux. L’évolution vers un mode de transport plus sophistiqué n’était pas nécessaire à la survie de cette tribu, pas plus que les armes et outils faits d’autre chose que du silex. Les pierres taillées leur servaient de couteaux, de flèches pour les lances. Leur mode de vie était nomade, ce qui demandait une organisation considérable.

Les Pieds-Noirs marchaient de la « Nord Saskatchewan River » au Canada, à la rivière Yellowstone, dans le Sud du Montana. Leur territoire s’étendait sur des milliers de kilomètres. C’était un peuple puissant. A l’automne, les troupeaux qui passaient l’été dans la prairie, fuyaient les intempéries en se réfugiant dans les régions forestières du Sud de la rivière Yellowstone. Les « Seigneurs de la Plaine » émigraient ainsi vers des régions plus tempérées, enjambant les plaines, comme s’ils possédaient des bottes de sept lieues.
La prairie américaine était un territoire de chasse considérable, riche en gibier. Elle s’étend sur l’infini de son tracé. Les vents s’affrontent, se contrarient dans cette démesure où ils ne rencontrent aucun obstacle. Cela donne des phénomènes climatiques spectaculaires, comme les tornades printanières, et les blizzards hivernaux.
Lors de l’expédition Lewis et Clark qui a débuté en 1803, sur l’initiative du Président Jefferson, les missionnés rencontrent les Indiens Pieds-Noirs. Ces tribus étaient particulièrement agressives et hostiles aux blancs. Dans les années qui suivront et avec l’arrivée des colons, s’ensuivra la disparition d’un peuple, qui passe de 15000 à 4600 individus. Les guerres, les épidémies, la famine décimeront les Algonquins. Vers les années 1870 les Indiens des plaines seront cantonnés sur les territoires que le gouvernement américain leur alloue, après les avoir spoliés du reste. Sur ces plateaux où rien ne pousse, où le bison a disparu, exterminé par les Yankees pour les affamer, les natifs n’auront pas d’autre choix que d’essayer de survivre. Des quinze et quelque mille Blackfeet, il ne subsiste aujourd’hui que cinq mille âmes, rassemblées dans la réserve, et dont mille dans la capitale : Browning.
Elle est située près de la frontière canadienne, au Nord-Ouest du Montana. Un cinquième de la population Pied-Noir y survit. La ville en question s’est appelé Browning, comme l’arme du même nom. Cette « capitale », s’est bâtie en 1909 au milieu d’une toundra. Aucun arbre n’y offre son ombre, aucun banc n’apprête une halte pour le promeneur. La ville est ravagée par les vents. Les véhicules suivent les deux nationales de l’Etat du Montana, lesquelles se croisent au cœur de la bourgade. Les énormes différences de températures ponctuent la rigueur d’un hiver interminable. Les bises imprévisibles participent du refroidissement. Malgré cet effroyable environnement, les Blackfeet se battent pour ouvrir leur quotidien aux visiteurs, faire fonctionner leurs institutions. Le bourg s’aménage, se déménage au gré de la réussite des uns, et des échecs des autres.
Browning possède plusieurs écoles, une High-School, et l’équivalent d‘un IUT. Un bureau de police intervient en ville. Comme la réserve est subventionnée, le Federal Bureau of Indian Affaires rend des comptes à l’État. Les troubles sont principalement générés par l’alcoolisme et le trafic de drogue. La police municipale est également gérée par le Bureau des Affaires Indiennes.
Malgré un fonctionnement dit tribal, l’individualisme s’est développé ici comme partout ailleurs. A l’instar des populations noires, les Indiens se sont américanisés physiquement.
L’ancienne génération, aujourd’hui à la retraite, est celle qui fut à l’origine des progrès sociaux. Elle s’est essayée à se porter garante des valeurs. Elle s’est appuyée sur la tradition de façon plus discrète que celle des jeunes adultes, dont certains portent leur identité culturelle comme on brandit une lance en lice. Le casino, récemment ouvert, est l’espoir de jours meilleurs. Sauf que… le démon du jeu est un des points faibles des Amerindiens ! Le jeu a toujours été fortement enraciné dans leurs différentes cultures. La claustration dans les réserves, le bouleversement dans le mode de vie, l’alphabétisation ont contribué a précipiter les natifs vers les maisons de jeux. Certains dépensent au casino tout ce qu’ils gagnent. Les réserves sont exemptes de la taxe sur les jeux, et les seules autorisées à le pratiquer. La manne que peuvent apporter ces gains, fait rêver plus d’un Conseil Tribal… Après avoir essayé de combattre les problèmes d’alcoolisme qui ravagent la population, les élus se sont attaqués à cet autre ulcère, celui du jeu. L’ouverture du casino a porté une estocade aux diverses maisons de jeu clandestines qui fleurissaient en ville. Elle leur a aussi permis de contrôler la faune mafieuse qui gère ces établissements. Certaines réserves du Sud des Etats-Unis, qui redistribuent les gains du jeu à leur population, ont pris des mesures drastiques. Ne peuvent percevoir ces gains que ceux qui ne jouent pas…
Les Pieds-Noirs sont infiniment discrets, respectueux des visiteurs. Ce qui ne veut pas dire indifférent et froids. L’ennui, le désespoir minent la communauté. Il est palpable dès qu’on pose un pied en ville. Il se lit dans les regards, se signe sur les détritus qui jonchent les abords des rues.
On pourrait même traiter leur Indi-férence d’Indi-déférence. Si on demande de l’aide, on vous entend. Si on ne demande rien, on vous laisse en paix. La curiosité affleure des mots, mais n’est jamais directement puisée à la source. Par respect pour ce peuple j’ai fait très peu de portraits. Je voulais que ces photos soient à l’image de la ville telle qu’elle existe à cet instant : des maisons posées sur l’enfer, écrasées de solitude et de froid, dévastées par les chiens sauvages dont les meutes traversent les jardins et les nationales…
Mais dans cette ville où le soleil est rare, tout devient beau sous sa lumière… la lumière prend une importance telle que les milles détails, fils électrique, panneaux outranciers, maisons rafistolées, deviennent harmonie dans le chaos.
Browning
Après quelque trente heures de train, neuf heures de vol, des errances dans des gares et aéroports, la porte du « coach » laisse s’engouffrer une bouffée de froid. Il fait nuit : les lumières blafardes de la petite ville trouent une opacité couleur encre de chine, piquetée de petites étoiles jaunes : les lumières de Browning, Montana ! J’y suis ! C’est déjà plus tempéré que les moins dix-neuf et quelques degrés de Chicago. L’arrêt du train est en pleine campagne. Une bicoque sert d’abri contre les coyotes, le vent et la neige.
Je viens de traverser mille cinq cents kilomètres de plaine avec l’horizon à perte de vue. J’en avais oublié qu’il existe des montagnes, des forêts, du vert qui persiste, même sous un ciel lourd comme une chape. Partout où mon regard se posait, la palette du peintre avait pointillé le paysage de jaune. Un jaune qui passait par les nuances de l’ocre, de l’or, du paille, mais qui n’en démordait pas de l’étrange morbidité d’une nuance censée rappeler le soleil.
Sur les routes américaines, le syndrome du filament… Les poteaux qui portent à la fois les fils électriques et ceux du téléphone…
Où est-il, celui qui a posé ces couleurs sur la plaine ? Ce doit-être Napi, le Old Man, le soleil, le dieu soleil, qui se rit des hommes en se changeant en loup… La plaine est un animal qui change de pelage comme le ciel change de couleur. Elle se pare du gris soyeux de la robe du loup, pour ensuite se couler sous le moutonnement brun de la fourrure du bison.
Les rivières creusent la plaine, comme si les larmes d’une géant avaient façonné leur lit : elles serpentent au raz du sol, lovées dans des tranchées…
J’ai traversé sept mille et quelques kilomètres pour rejoindre cette terre brûlée par le gel, balayée par les bises, un îlot de maisons érigé dans un désert. Les habitations sont disséminées le long de rues d’une impressionnante rectitude, de la largeur d’une quatre-voies. Elles sont parquées dans les carrés imposés par la conformité américaine. Avis aux fauteurs de troubles : les tortilles, les sentes, les sinuosités sont interdites ! Dans les villes de bonnes mœurs, les ruelles doivent êtres droites….
Le regard . cherche les limites, les frontières de cette immensité que la vie ne peut domestiquer. Sous une voûte céleste plaquée au sol, le noir et le turquoise rencontrent le rouge en plein jour. Les marécages stagnent sur terre grise et sablonneuse. Cadeau empoisonné des colons aux Seigneurs de la Plaine : ils se sont appropriés les bonnes terres, un peu plus au Sud…Quand ocre rime avec brun, brun avec beige, beige avec blanc, les rares arbres noirs dressent leurs branches, opposent leurs squelettes à l’uniformité d’un plan. La plaine d’hiver est dévorée par un ogre, qui, avec l’espoir, mange une partie des couleurs de l’arc-en-ciel…
Quand j’arrive à la gare, le gérant du Warbonnet Lodge, l’hôtel où j’avais réservé, était censé m’y attendre. Il ne pouvait guère manquer le train : il en passe un en direction de Chicago le matin, et un autre vers Seattle en soirée. Les deux convois cornent deux miles avant l’arrêt. La vie de Browning est ponctuée par ces hurlements qui strient l’air de leurs décibels : convois de marchandises, composés de cent wagons, trains de voyageurs à impériales. En comité d’accueil il y a les coyotes d’un côté et les chiens de l’autre. Au bout d’une heure d’attente, je hèle une voiture dont les phares trouent la nuit et qui accepte de me conduire en ville. A l’hôtel le « Médecine Man », Clayton, garde la maison. Il est plus vrai que nature, avec ses cheveux longs, ses pas coulés, son côté rustre, sa méfiance un peu paranoïaque. Il me jette un regard contenant les railleries que je peux traduire en mots : « Qu’est-ce tu fabriques ici, toi, le piaf ébouriffé, avec ton équipement sur le dos ? » Je remarque tout de suite que l’hôtel est associé au jeu, à l’alcool. Le « Lounge » attenant, accueille les groupes de musiciens et les gamblers, dans une pièce dont les fenêtres ont été murées. On accède au bar par une porte discrète que le « medecine man » surveille.
En face de l’hôtel, les contrastes viennent rompre la monotonie du paysage. Les monticules s’érigent, modifient le paysage, aussi incongrus que les corons dans le Nord de la France. Mais les courbes sont synonyme de désespoir. Elles moutonnent sur le plat, bouchent l’horizon qui perd de sa signification.

Qui peut vivre dans ce pays ? Comment faisaient-ils, ces Pieds-Noirs, pour survivre aux prédateurs, pour résister au froid ? C’est vrai qu’ils suivaient les troupeaux, qu’ils allaient s’abriter dans des zones plus boisées, où émigrait le gibier. Il n’y a que depuis la fin du dix-neuvième siècle, qu’on les a obligés à vivre dans un pays qui crache la mort par la glace ou le feu…
Depuis mon arrivée, j’ai une odeur qui flotte dans mes narines : celle de l’hôtel. Elle me colle à la peau, colonise les vêtements. Elle a cette particularité des bains de friture américaine qui sont faits avec des graisses végétales. Elle s’est incrustée dans la moquette du couloir, celle de ma chambre…
Quelques locataires occupent des « suites » à l’année, dont mon voisin Bob, le père du gérant et le propriétaire en titre de l’établissement. C’est un Yankee qui a épousé une Indienne. Le contraire est plus rare.
Jonction café est le fief où mon voisin de chambre prend ses repas et se pose quotidiennement. Il n’y conduit dès que j’ai posé mes valises à terre, et fait le tour d’une chambre dont les rideaux opacifient la vue sur la désespérance du paysage. C’est le meilleur restaurant de la ville. Il m’y conduit, m’offre des œufs retournés avec des pommes de terre rôties. Je ne viens pas à bout de l’assiette. Le café, resservi à flots, finit de me faire exploser l’estomac. Pendant que mon chauffeur digère, soliloque avec ses voisins, des retraités Indiens, aussi sourds que lui, je vais prendre des photos au dehors. Je sors mon pied en grelottant : le vent est trop glacial, mes doigts s’engourdissent au contact des objectifs. Je lui demande de m’attendre pour me reconduire à l’hôtel.
Monsieur penché, c’est ainsi que je l’ai surnommé, porte les séquelles de sa carrière de professionnel de rodéo. Il a pratiqué ce métier à haut risque depuis son adolescence jusqu’à ce qu’il soit cassé de partout. Des corrals de Calgary en Alberta, à Denver, dans le Colorado, Monsieur Penché, a rompu ses os les uns après les autres. Par la suite il s’est reconverti en guide, a organisé des chasses aux grizzlys dans le parc des glaciers. Ceci pour ajouter quelques cicatrices de balles au palmarès des fractures…. Bob a un ranch à Kalispell, à cent cinquante kilomètres de Browning. Il ne peut plus vivre seul en hiver. Il est trop âgé, trop fragile… Il n’y séjourne que pendant l’été. C’est là qu’ont été élevés les huit enfants qui sont nés de son union avec une Indienne, dont il a divorcé. Ses huit enfants vivent à Browning où ils sont établis. Son fils Terry gère le Warbonnet Lodge. Monsieur Penché suite à quelques ruades dans les côtes, souffre d’un enfoncement de la cage thoracique. C’est ce qui lui donne ce côté creusé. A cela s’ajoutent quelques chutes sur la colonne vertébrale dont les fractures ont laissé d’irréversibles séquelles. Il porte des chaussures à semelles compensées, qui ne compensent pas grand-chose. Il avance à petits pas vacillants, mais déterminés. Lentement mais sûrement, Monsieur Penché atteint son but… Nonobstant, il garde un moral d’acier, et pense même à se remarier… Nos échanges en américain sont épiques, et tirent plus du monologue que du dialogue. Il marmonne de sa voix monocorde de sourd, je crie pour me faire comprendre. De plus je suis handicapée par un accent Français qui ferait pâlir de jalousie le commandant Cousteau….
Browning 2007
La solidarité tribale des Blackfeet est factuelle, mais ciblée. Elle se ressent dans cet hôtel où le « Médecine Man », la compagne du propriétaire et sa fille sont logés en échange de leur travail. Drôle de sorcier qui s’inflige l’ancien rituel de la « grande médecine danse ». Cette fête solaire, qui a lieu en juillet, dure plus de huit jours. Pendant les quatre premiers jours Clayton, notre médecine man, entre en transe, par les prières le jeune et les plantes. Il est seul dans son « Lone Tepee » . Il part à la recherche virtuelle de son arbre sacré. Cet arbre sera physiquement localisé, abattu par d’autres membres de la tribu, quand une vision du sorcier l’aura désigné. Il deviendra le poteau de la Danse du Soleil. La loge de la danse du soleil sera construite autour de ce poteau, peint en rouge et jaune. Les loges étaient de cabanes faites de branchages. Le dernier jour de la cérémonie sera celui de l’ordalie de sang, interdite en 1910 par le gouvernement fédéral, et rétablie en 1935 par le bureau des affaires indiennes. Les hommes sont accrochés au poteau, qu’on fait tourner à la vitesse du soleil, par des lanières de cuir ancrées à des chevilles de bois qui transpercent les muscles de leur thorax.
Pendant cette cérémonie, les jeunes initiés traînaient deux têtes de bisons accrochés aux lanières…
Quand l’un des danseurs visualise une révélation, la cérémonie prend fin. Ces cérémonies étaient associées au jeûne, à la prière, mais aussi à la consommation du peyotl, Le peyotl était une plante cactée dont la chair provoquait des hallucinations. Aujourd’hui notre médecine man est passé à des plantes plus actuelles, comme la sauge mexicaine ou le hachisch. Pour tuer le temps en hiver, il confectionne les « bonnet’s », coiffes en plumes d’aigles qui parent les danses d’été. L’inspiration est souvent puisée dans les « herbes sacrées ». Les plumes sont montées sur un calot en cuir. Clayton fabrique aussi des tam-tam en peau d’élan, animaux qu’il va chasser dans les forêts de la réserve.
Browning stagne dans une déprime que semble conforter la violence du climat et la tristesse chronique de la nation indienne.
Il y a, dans ce chaos organisé, quelque chose infiniment respectueux, et respectable, où chacun semble trouver sa place. On ne se mêle pas des histoires du voisin, encore moins si elles sont sexuelles. Tout le contraire de la bien pensante et puritaine Amérique des blancs, qui a pourtant envoyé ici son armée de missionnaires. Entre la très catholique Little Flower Parish Church, dirigée par des frères missionnaires de la Salle, les églises évangéliques protestantes, et quelques autres mouvements, le choix est large…
Les religions, secouées par la bise, la chaleur mortelle en été, et les chiens errants, ont assoupli leurs critères moraux, Elles ont adapté leur discours à la nonchalance Indienne. Les natifs sont maintenant des américains comme les autres : ils se battent pour vivre dans le même confort matériel que le reste de l’Amérique. En même temps ils ne renoncent pas à une forme de laxisme qui est autant de provocation, un pied de nez au système…
Le Médecine Man m’a mise en garde contre les chiens errants. Je m’attendais aux ours, aux loups, aux coyotes, mais pas aux animaux domestiques retournés à l’état semi-sauvage. Le village en est infesté. Jadis ces mêmes chiens suivaient les campements. Avec l’introduction du cheval par les colons, les chiens sont devenus moins utiles, et finissaient parfois dans la marmite… Aujourd’hui, ces animaux jouissent de l’indifférence des citadins, qui ne les tuent pas. En principe, ils ne sont ni affamés ni méchants. Malgré des campagnes de stérilisation massive, d’autres chiens, souvent issus de portées abandonnées viennent grossir la troupe. Les croisements avec les coyotes donnent quelques individus agressifs qui n’hésiteront pas attaquer de nuit ou dans les rues isolées. Tout le monde se fiche des chiens errants, ici. Il n’y a que des extra-terrestres comme moi, qui marchent le long de trottoirs que les eaux de ruissellement creusent comme un capricorne creuse ses galeries dans le bois. Les natifs me regardent passer depuis leurs voitures, étonnés de ma présence. Certains s’arrêtent :
« Do you need a lift ?
-No – I don’t’ need a lift !”
J’ai juste besoin que la meute de croisés “malamute-coyote-labrador » qui me “file le train”, oublie mon existence et me laisse prendre des photos sans me cerner…
La neige est tombée la veille. Une journée de soleil a décidé de s’imposer, malgré la bise qui agrippe les flocons, les transforme en poudre qu’elle jette à la figure des promeneurs. En guise de promeneurs, il n’y a que les clochards de la ville, les chiens, et moi. Il faisait moins dix degrés quand je suis partie, réveillée par l’embrasement du soleil levant qui s’est faufilé au travers de mes rideaux. Ma chambre est au rez-de-chaussée du « Bagdad Café », le Warbonnet Lodge rebaptisé : la baie vitrée occupe un pan entier de mur. Au bout d’une demi-heure de marche, il fait presque moins vingt avec le vent : j’ôte les clips de mes oreilles, je camoufle mon visage sous mon écharpe : je risque de perdre mes lobes avec le gel, comme les vaches perdent leurs oreilles dans les prés… Je partage la rue avec les laissés pour compte : les sans domicile qui attendant l’ouverture d’ « Ick’s Liquor Store», l’endroit où on peut s’approvisionner en alcool.
Une semaine plus tard, lors s’un séjour de deux jours chez Sharon Curtiss-Riviera, l’agent de Jack Gladstone, un chanteur Blackfeet, j’apprenais qu’un des clochards s’est échappé de la cellule où la police les enferme tous les soirs, pour aller mourir de froid dans un terrain vague. Le Glacier Reporter, le journal local, ne publiera pas un mot sur cette mort.

Les enfants Pieds-Noirs ne jouent pas dans la neige : ils ne prennent même pas la peine de se chausser pour sortir de la maison. On ne vit pas dehors ici : on rentre dans une voiture d’où on s’extirpe en tee-shirt et chaussons pour se rendre au restaurant ou au magasin. Personne ne dessine de fleurs dans les couches de neige fraîche, en couchant au sol bras étendus, pour y laisser l’empreinte des membres posés
Celui qui bravera le froid en hiver, la chaleur en été, le vent, les différences brutales de températures, devra aussi trouver un moyen d’éviter les chiens. Je ne suis plus étonnée maintenant de ces commentaires acides publiés sur le web par les touristes qui ont traversé Browning. Malgré l’effort pour s’ouvrir au tourisme, la capitale reste victime de l’image de certains de ses Seigneurs : naufragée, désespérée, démobilisée, remplie de cadavres de voitures et de carcasses de masures. Il n’y a pas d’hostilité : il y a un grand vide que rien n’est venu combler. Il faudra sans doute encore du temps aux générations pour guérir ce mal, et que tout le monde sans exception se sente bien dans sa peau d’Américain de souche…
Je dédie cet article à « Clayton Médecine Man », qui vit dans sa chambre, entouré de son désespoir, de ses plumes et de ses tam-tams, à l’hôtel Warbonnet Lodge de Browning. Je le dédie aussi à Jonathan Cadotte, artiste peintre, qui expose au Warbonnet Lodge, et à Jack Gladstone, chanteur Pied-Noir qui vit dans la partie touristique et huppée de la réserve : à Kalispell. Que les paroles sophistiquées de ce poète viennent éclairer le silence et la solitude du médecine man, que les couleurs du peintre effacent la grisaille de cette plaine. Je suis contente d’avoir passé ces jours à Browning, et non à Kapispell ou Whitehorse, où vivent les Indiens «branchés ». Vous avez fait une place à mes romans dans votre bibliothèque, faîtes-moi une place dans vos souvenirs., à tout jamais…
Il n’est du désert que l’idée qu’on s’en fait. Voici le véritable désert… Browning
“…Grandmother’s stories ignited the spark
Now warming the heart of a man
Fantastic odysseys, requested dreams,
Were part our first human clans
Elders have summoned the auras of old
Remembered and treasured through time
Don’t be surprised. The land comes alive
And legends of Glacier survive…”
Jack Gladstone
Extrait de l’album “Tappin’ the Earths’s backbone”
“…Grand-mère a réveillé l’étincelle,
Qui réchauffe maintenant mon cœur d’homme !
Odyssées fantastiques, rêves implorés
Nous avons partagé notre terre avec vous.
Les anciens ont sollicité les esprits,
Fouillé les trésors que notre mémoire d’Indiens
A protégés. N’en soyez pas surpris. La mémoire
Est vivante
Les légendes des Glaciers survivront… »
Traduction de Paul Mercusot.
Extrait de l’album Tappin’ the earths’s backbone
Jack Gladstone
Photos et Textes de Paul Mercusot
Ces texte et ces photos sont la propriété exclusive de Paul Mercusot