Premières pages de “Bayou”

La fuite

L’avion s’apprête à atterrir. Les voyants des ceintures de sécurité sont allumés au plafonnier. Le réquisitoire brossé par la conscience d’Élise est en suspens, niché sous l’appuie-tête, dans le creux des accoudoirs. Il ne viendra pas dresser la liste des chefs d’accusation comme pendant les heures de vol. Il est assourdi par le sifflement des réacteurs, le bruit des moteurs qui ralentissent.

Depuis le décollage Roissy le dialogue intérieur se disputait culpabilité et soulagement. Élise combattait, le côté définitif de ce départ tout en le pressentant. Elle en avait la gorge nouée. La fugitive venait du Sud Ouest de la France où elle vivait avec son mari. Élise était céramiste. Elle créait les objets les plus inattendus et baroques  : de l’abat-jour en forme de bouquet d’asperges, aux nains de jardin, des soupières en nid de corbeau, aux chapeaux de paille couverts de colibris. Elle avait travaillé pour une boutique parisienne qui écoulait ses créations. Après avoir goûté de soixante ans de vie, des joies des naissances, puis des joies des enfants qui grandissent, des bras d’un homme, puis des bras d’un autre homme, elle avait commencé à trouver le temps long. D’aucuns l’auraient taxée de datisme. Mais tout le problème se posait dans la façon d’apprécier le temps en question, qui prenait trop d’ampleur quand il n’était plus compté. Le gros chat ronronnait près du feu, Martin, son mari, parlait de confort et de vieillesse engoncé dans un fauteuil en cuir. Le confort sonnait de façon inquiétante et la vieillesse ressemblait à un tombeau prêt à vous avaler. Martin diffusait la mort dans ses lectures, ses discours, l’intégrait comme la pierre d’achoppement de leur quotidien. Le four à céramique tournait moins : le magasin de Paris avait fermé ses portes. Élise n’avait pas vraiment besoin de la céramique pour vivre. Elle avait hérité d’appartements qui lui rapportaient de quoi payer ses factures et se faire quelques petits plaisirs. Elle s’était décidée, après des années à façonner son argile dans une pièce borgne, à aménager un atelier digne de ce nom. Elle avait ouvert une salle d’exposition dans le sous-sol de sa maison, édifié en contrebas. La salle était éclairée par deux ouvertures : celle d’une porte de grange qui épiait le raidillon de l’église, et celle d’une fenêtre en périscope sur les espaliers du jardin de la cure. La céramiste y avait réinstallé son four de cuisson, remplacé la porte de grange par une baie vitrée. La chaux était venue blanchir un torchis bicentenaire. Des étagères modernes occupaient les parois ensoleillées. Les langues du village étaient allées bon train en la voyant lire sur une chaise, apostée sur l’escalier à pas d’âne, qui enjambait la venelle. Elle y attendait le client au soleil, les jambes allongées sur un tabouret. Elle avait encore le mollet fin et racoleur, le cheveu épais. Après avoir passé un été à éponger les remarques des rares visiteurs, les entendre discuter des prix, tripoter les objets en profanes, Élise s’était irritée. Le plaisir de créer n’avait rien à voir avec l’art de vendre. Élise venait de découvrir que ces deux concepts étaient antagonistes. Elle s’en ouvrit à son mari. Mais Martin Muraille, professeur d’histoire, était absorbé par des sujets plus sérieux : la pauvreté croissante, la perte de repères de la société, le délabrement de la culture. Il achetait des kilos de mauvaises nouvelles, qu’il lisait du creux de son grand fauteuil. Une fois avalées, les lectures alimentaient le poêle à bois et la mémoire collective. Martin avait voué sa vie à la tristesse. Il s’y enfonçait avec délice, comme dans le moelleux d’un canapé. La tristesse était régurgitée sous des formes diverses : angoisses, discours pontifiants ou moralisateurs. Les mots avaient glissé sur Élise pendant des années sans qu’ils ne la touchent. Soudainement elle s’était sentie anéantie par leur poids. L’idée de partir, de fuir s’était imposée comme une nécessité. Elle y pensait le jour, elle y pensait la nuit. Elle y pensait en façonnant ses céramiques, en se lavant les dents, en se brossant les cheveux. Les enfants vivaient leur vie. Elle se devait d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Mais partir où et comment ? Disparaître du jour au lendemain ? ou partir sur la pointe des pieds en laissant la porte entrebâillée ? Élise était prudente : elle avait opté pour l’entrebâillement. Martin détestait faire du tourisme. Elle lui avait parlé de voyages, en étalant un guide, raflé dans une agence touristique. Il avait dit distraitement « oui-oui » absorbé par une émission qu’il écoutait sur France Culture. Le son de la radio résonnait aussi fort dans la ruelle, que la télévision du voisin d’en face, sourd et âgé. Puis il avait ajouté qu’il n’avait pas envie de partir. « Mais voyage, si tu as envie ! tu ne travailles pas ! » Il est vrai que cuire des bouquets d’asperges en argile ne ressemblait pas à un travail. Pour l’entourage de la céramiste, elle était presque oisive. Il ne leur venait pas à l’esprit qu’à l’instar d’un cuisinier, ses fourneaux puissent lui rapporter un peu d’argent…

Quelques semaines avant le départ le fervent de France Culture avait vu les bagages :

- Tu emmènes tout cela pour deux semaines ? C’est chaud la Floride en automne. C’est un climat tropical.

- Subtropical ! avait amendé la voyageuse en souriant.

Floride, Louisiane, il est probable que si elle rectifiait il referait la même erreur dans la seconde qui suivait.

Elle avait noté le numéro de téléphone de St-Martinville, les codes d’accès internationaux et son adresse un peu partout dans la maison. Ils trônaient sur le réfrigérateur. Quand Martin irait manger, il les verrait. Sur son écran d’ordinateur : quand il irait consulter sa messagerie, il les trouverait. Le numéro était aussi programmé sur son portable, et collé sur le poste de radio. Élise était partie en paix. Elle avait caressé le chien, flatté le gros chat couché dans le fauteuil en cuir. Le chat absorberait les mauvaises nouvelles des journaux en ronronnant sur les feuilles…

La page du guide, ouverte sur la Louisiane, avait décidé de sa destination. Élise n’était pas allée plus loin que l’émeraude des baies, l’or des sables, le trouble des marais et le chatoiement de couleurs dans les rues de la Nouvelle Orléans.

La Louisiane se matérialisa pendant que l’avion prenait une courbe pour pencher ses ailes. Il survola des étendues d’eau turquoise tachées d’îlots bleu nuit, nouées d’écharpes vertes. La voyageuse vit le sol qui se rapprochait, alors que le grand cygne perçait des effilas de nuages. Le commandant de bord annonça que l’aéroport Louis Amstrong, de la Nouvelle Orléans, se situait à Kenner, sur une presqu’ile du lac Pontchartrain. Une sorte de fièvre envahit le corps de la passagère pendant que ses oreilles se bouchaient et qu’une douleur descendait de son tympan vers son dos. Elle tremblait de joie et de crainte. Le sol se rapprocha à une vitesse surprenante. Les vaguelettes semblaient à portée du train : on pouvait presque distinguer le fond du lac. L’avion semblait prêt à amerrir ou à sombrer. Les roues touchèrent brusquement le sol et la presqu’île, complètement inattendue sur cet océan de bleu. Le nez se redressa, et une forêt de buildings apparût dans le lointain.

…/…

Et Pendant ce temps là, en France…

Des semaines s’étaient écoulées depuis le départ de sa femme. Martin ne s’inquiétait pas outre mesure. Elle lui avait annoncé qu’elle prolongeait son séjour, donnait régulièrement de ses nouvelles. Au début il s’était réjoui de sa tranquillité. Il se concoctait des petits menus de légumes, coupés à l’aide d’ustensiles qui créent des formes raffinées. Il cuisait de savants mélanges dans la fonte de son wok. Il débouchait une bouteille de vin, en écoutant sa radio, savourant le clappement du bouchon qui saute, le bruit du liquide qui coule dans le verre. Il prenait le temps de tourner le contenu vers la lumière, d’admirer son ambre rosé. Il goûtait une petite gorgée qu’il faisait jouer sur sa langue, avec force chamaille sur le palais. Il redressait le torse, sûr de lui, de son goût et de son palais. Les lumières tamisées rendaient une chaude ambiance qu’on pouvait admirer quand on passait dans la ruelle, quand le regard se portait vers la fenêtre. Élise avait bénéficié d’un petit héritage qui lui avait permis de rénover l’intérieur de cette belle dame habillée de deux cents ans. Martin Muraille aimait se regarder dans un miroir, admirait ses gestes amples, ses mains déliées. Il y vérifiait son allure, redressait son col, faisait quelques gestes d’étirement en tournant la nuque. Il s’asseyait ensuite devant des couverts soigneusement agencés, posait délicatement sa serviette sur ses genoux. Tout le contraire des repas brouillons préparés par sa femme, qui les mangeait à la va-vite. Elle n’avait que ses ridicules créations en tête. Elle guettait le minuteur qui annonçait bruyamment la fin de cuisson du four à céramique. Cette incongruité électronique le faisait sursauter à chaque fois. Il se demandait comment leurs rares amis pouvaient s’extasier devant les horreurs qui sortaient de ce four, et détournait la conversation dès qu’on en parlait. Mais il ne manquait jamais de s’approprier l’atelier devant les invités, de le faire visiter, de s’extasier devant les derniers nés. Il jouait de la séduction, saluait le talent, portait l’artiste aux nues.

Au cours de ces derniers mois, sa femme avait perdu de sa substance vitale. Habitué à vivre dans son sillage, à ne lui laisser que de rares moments de répit, il la sentait fuyante, moins consistante. Un peu comme quand on saisit une peluche vidée de sa bourre. Il l’avait choisie pour sa beauté, sa gaité, mais s’irritait souvent des petits détails qu’elle négligeait : soins manucure, vêtements mal assortis, maquillage trop appuyé ou trop léger. Il n’aimait en elle que l’attention qu’elle pouvait attirer sur lui. Il s’était nourri de son corps tout en ne le désirant pas : le sexe était une activité nécessaire à son équilibre, un fonctionnement mécanique.

Le  mari faisait écho à la vie, au rire de sa femme qui pourtant l’irritait, s’éclairait dans son regard qu’il voulait éteindre. Martin enviait la vitalité, aurait voulu être celui qui pétille, la référence. Quand il était torturé par de sombres pensées, il devenait un centre névralgique qui alourdissait l’atmosphère de la maison. Il avalait la matière comme un trou noir. Son visage changeait : tout ce qui était harmonieux et élégant s’effondrait, comme si sa chair était aspirée de l’intérieur. Sa bouche se pinçait, son crâne pointait, ses paupières se plissaient sur deux pupilles vides d’expression.

Les sombres pensées lui avaient laissé un peu de répit depuis que la maison lui appartenait. Il n’y avait aucun objet de colère, aucun nuage pour assombrir son horizon. Sauf le matin précédent, où la chaudière était tombée en panne… Ce n’était pas une simple panne de brûleur mais la chaudière à remplacer. Le plombier était passé, avait effectué la commande après lui avoir fait parvenir le devis. Les murs se refroidissaient rapidement et la quiétude tiède faisait place à une humidité de plomb. Il avait mis en route le vieux poêle à bois qui ne réussissait à chauffer que deux pièces. Le bois était une corvée qu’il détestait. L’argent d’Élise était dévolu à la maison. Elle payait les travaux, les factures d’entretien, pourvoyait aux imprévus. Après tout elle était propriétaire du bâtiment. Depuis son divorce, elle avait vécu grâce aux loyers d’une grosse maison bourgeoise, louée au centre de Dijon. Elle avait néanmoins cotisé pour une caisse de retraite d’artisans qui avait commencé à lui payer une petite pension. Le mari ne s’était jamais inquiété de rien, n’avait réglé aucune facture depuis dix ans. Il fallait qu’elle décide de partir en plein hiver, au moment précis où plus rien ne fonctionnait. Il avait fouillé les meubles, cherché un chéquier : il fallait payer ce maudit plombier. Il s’était alors souvenu des numéros de téléphone scotchés un peu partout. Il avait appelé le Old Castillo de St Martinville : une voix avec un fort accent du Québec lui avait répondu que la française n’occupait plus la chambre, et qu’elle ne l’avait d’ailleurs utilisée qu’une nuit. D’où avait-t-elle téléphoné au cours de ces dernières semaines, et où diable s’était-elle cachée ? Quelques jours auparavant, il lui avait demandé de trouver une solution pour le chien. Le chien avait besoin d’être régulièrement promené. Martin ne se sentait plus assez de générosité pour s’en occuper. Élise avait prolongé son séjour sans prévenir. Elle n’honorait pas son retour, il n’y avait aucune raison qu’il assume la garde prolongée de cette bête. Une voisine était venue chercher l’animal en catastrophe. Le mari avait savouré un silence qui n’était plus ponctué d’aboiements, des soirées tranquilles sans entendre le bruit des griffes sur le plancher, la queue qui bat contre les meubles. Restait le chat, dont il avait réglé le sort quelques jours plus tard ;  d’une balle de révolver dans la tête. Ce pauvre chat était, de toute façon, âgé et incontinent. Il avait réalisé que si Élise avait prévenu la voisine, c’est que la voisine savait où joindre Élise. Il pourrait donc régler ce problème de chaudière. Il prit son chapeau, son manteau, décida de rendre visite au chien par les méandres d’une route au milieu des champs.

* * *

- Le chien est parti aux États-Unis ! déclara la voisine, un peu gênée aux entournures par cette visite inattendue.

- Tout seul ? s’étonna le mari d’un ton ironique. Il était inconcevable que sa femme paye un billet d’avion pour cette bête.

La voisine eut un sursaut :

- Je l’ai mis au train dans une cage. Votre femme m’a envoyé l’argent. Elle a acheté les billets et tout organisé. C’est pour cette raison que je vous ai demandé le carnet de vaccinations !

Le fameux carnet de vaccins qu’il avait mis presque une demi-heure à trouver dans un meuble, malgré les patientes explications de la voisine, précédées de celles de sa femme… Il cherchait le chien du regard, dans la pénombre de la cuisine.

- Il n’est pas ici ! S’indigna la dame devant son regard intrusif.

- Ce voyage doit coûter une fortune ! Elle est folle !

Il avait perdu son calme et sentait la colère monter : il n’avait pas le premier sou pour payer cette réparation de chaudière pendant qu’un bâtard traversait les airs à prix d’or…

- Vous avez l’adresse de ma femme ou son numéro de téléphone ?

Il avait pris un ton accablé.

La voisine secoua la tête. Elle le toisait d’un regard froid :

- C’est elle qui m’a appelée. Pour le reste, voyez avec la gare. Ils doivent bien savoir où ils envoient leurs colis !

Elle lui ferma la porte au nez. Il n’avait jamais aimé cette femme autoritaire qui gérait une petite production de foie gras. Il avait enseigné l’histoire à ses deux fils qu’il ne supportait guère mieux. Des garçons rigides et sans imagination. L’un deux avait eu l’insolence de lui répondre en salle d’études. Il l’avait sorti par le col, traîné jusque devant le portail du collège où il l’avait sommé de rentrer chez lui. Le garçon avait marché sept kilomètres sans manteau, sous une pluie glaciale de janvier. Ce jour là, les enseignants et le personnel étaient en grève. Le directeur et lui étaient les seuls en poste au collège. Ils s’occupaient de plusieurs groupes à la fois. Le garçon avait été hospitalisé pour une pneumonie. Ses parents avaient poursuivi l’établissement. Martin avait été mis à pied pendant un mois, jusqu’à ce que sa femme réussisse à convaincre les parents d’un accord amiable. Il ne comprenait pas qu’Élise se soit rendue au chevet de ce gamin plutôt que de s’occuper de sa propre souffrance. Il avait dû présenter ses excuses au garçon et à la famille dans le bureau du directeur. C’est une humiliation qu’il avait ruminée des mois durant. Il avait été très affecté que la parole d’un enfant de douze ans prenne plus de poids que la sienne devant l’administration. Il avait pourtant expliqué le contexte de cette journée où personne ne surveillait la cour, la tendance procédurière envers les enseignants, exposé la thèse de la fugue enfantine.

La professeur s’en était retourné vers sa voiture, pataugeant dans la boue de la cour de ferme. Il avait fait un crochet par la gare, distante de trente kilomètres. Les employés s’étaient retranchés derrière le secret professionnel. Il n’avait pas réussi à connaître la destination du chien.

Arrivé chez lui, il ralluma le poêle qui s’était éteint, ouvrit les courriers de sa femme, accumulés depuis son départ. Il espérait trouver un relevé de compte ou une adresse quelconque. Il n’y avait rien. Il entreprit de fouiller méticuleusement son secrétaire et son atelier, alluma son ordinateur. Elle avait inséré un mot de passe sur sa session. Il sentait monter une colère froide. Il décida de passer à la banque où son calme fut inversement proportionnel au brasier que couvait sa rancune. Il avait pris une attitude modeste et respectueuse, celle qu’il adoptait pour les coups durs. Il bafouillait d’angoisse, expliquant que sa femme avait disparu en Louisiane depuis deux semaines. L’employée voyait la file d’attente s’allonger derrière l’accablé qui se noyait dans ses explications. Elle appela une responsable à la rescousse, laquelle isola le virus dans un bureau. Elle l’écouta patiemment, et se laissa attendrir. Elle consulta les comptes de sa femme sur son écran :

- Normalement je ne devrais pas vous le dire : vous n’avez pas de procuration. Il y a eu un mouvement hier. Un retrait dans un distributeur.

- Vous ne pensez pas qu’on aurait pu lui voler sa carte ?

- On ne peut pas faire de retraits sans le code.

- Et si on lui a extorqué ce code ?

- Il faut qu’elle fasse immédiatement opposition.

- Et si elle n’est pas en état de le faire ? Qui sait ce qui lui est arrivé !

La responsable se sentait mal à l’aise, prise entre deux feux. Sa conscience professionnelle lui dictait la prudence, mais l’angoisse du client la touchait.

- Il faut aller voir la police. Ils pourront peut-être ouvrir une enquête.

Elle détailla les opérations :

- Les retraits sont réguliers, et ce sont de petites sommes. Je ne pense pas que sa carte soit utilisée frauduleusement.

Il s’était tassé sur son siège, visiblement effondré.

- Vous savez, dit-il, si je signale sa disparition, ce que je suis en train de faire, cela prendra des semaines avant qu’une enquête ne soit diligentée. Est-ce qu’on ne pourrait pas trouver une solution plus rapide ? Pouvez-vous identifier les distributeurs qui sont utilisés ?

Elle céda dans un soupir et tourna l’écran vers lui. Il se mit à recopier les détails sur une enveloppe. Elle poussa un nouveau soupir et édita la feuille.

- Ne le dîtes jamais à personne.

Il ne s’en alla pas pour autant. Il triturait la feuille, entre ses doigts, scotché sur sa chaise :

- Il lui reste pas mal d’argent sur son compte, vous ne pensez pas qu’il serait plus prudent d’en transférer sur un autre support ? Ce n’est pas la peine qu’elle se fasse entièrement dépouiller si elle est quelque part dans un hôpital et qu’on lui a volé sa carte.

- Ce n’est pas légal !

- Certes ! Mais ce n’est pas illégal non plus, et la banque ne peut pas être mise en cause. C’est fait dans le cadre du signalement de sa disparition. C’est un minimum de précautions à prendre envers votre cliente.

La banquière appuya sur une touche et tous les comptes de sa femme apparurent à l’écran. Elle avait moins d’économies que ce qu’il escomptait.

- On pourrait peut-être en mettre un peu sur ce support ?

Il désignait un compte en commun qu’ils avaient ouvert au tout début de leur mariage et qui n’avait jamais fonctionné. Élise avait eu peur de perdre son autonomie, ne l’avait jamais approvisionné. Lui non plus, d’ailleurs.

- Il n’y a pas de moyens de paiement et c’est un compte joint.

- Raison de plus. S’il lui est arrivé quelque chose, et que je dois me rendre aux États-Unis je ne vais pas pouvoir faire face à une telle dépense.

Si seulement il avait connu son code de session ! Sa femme était assez insouciante pour autoriser un accès direct avec ses identifiants. Ils devaient être en mémoire sur le PC. Il la supplia du regard :

- S’il vous plait.

Elle laissa échapper un soupir et effectua un transfert de mille euros. Il était délicat de demander davantage, cela mettrait la puce à l’oreille de la banquière. Il ne lui restait plus qu’à aller retirer cette somme dans une autre succursale.

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