Pierre n’a pas souvenance d’une nationale 89 balayée par des vents qui aplanissent le paysage. Où sont les prés inondés de lumière, les bosquets luxuriants ? Où sont les ombres qui s’étirent sur la caillasse, se posent sur les figuiers de barbarie ? Où est la sauge ? Où sont les plantes à barbillons, dont les épines traversent les semelles ? Où est le soleil qui caresse l’herbe, fait scintiller le vert cru des prairies ? La laîche fanée pointe ses tiges au-dessus du tapis blanc qui recouvre le sol. Les arbres dénudés opposent leurs branches grelettes aux rafales des blizzards. Quelques bisons pâturent des spectres de graminées dans des étendues dont le brun lutte contre l’invasion du blanc. La route est déneigée, blanchie de sel. Les congères remplissent les fossés, couvrent les bandes jaunes qui les délimitent. La route est une toile d’émeri grise, ourlée de glace. Emma conduit prudemment, guidant ses roues sur les travées sèches. Le panneau de Malone apparaît à gauche de la voie, faisant face à son homonyme, qui annonce le hameau au flux qui roule vers le nord. Un bonnet blanc coiffe le poteau vertical, tandis que la planche gravée oscille sur ses clous, s’ébrouant des flocons qui s’y posent. Emma s’engage dans le chemin, sure d’elle, le « break » dansant une gigue sur les couches de neige, et de roche verglacée. La voiture tient le cap, tel un pourfendeur de banquise. La ventilation peine à évacuer la buée qui se pose à l’intérieur de l’habitacle.
- C’est une vieille bagnole, commente la dame en rouge, mais elle en a vu d’autres…
Marie est sereine, Pierre est submergé des souvenirs de son arrivée au mois de juillet. Le sorbier dénudé sur le talus, étalait ses feuilles quand sa voiture de location a débarqué dans ce hameau. Les poules caquetaient, les chiens mordaient les pneus, des enfants surgissaient de toute part. Emma se gare devant l’ancienne école :
- Il vaut mieux que vous montiez à pied là haut, décide-t-elle. Mike n’a pas dégagé le chemin.
Le tracteur est garé sous un hangar, à côté de la maison, sa lame nettoyée reposant au sol. Les quelques maisons du hameau se sont recroquevillées. On dirait que le froid les a tassées. Les terrasses, dont les moustiquaires sont constellées de poudre glacée, ressemblent à des conteneurs de coton. Les panneaux du double vitrage sont venus apporter une touche hivernale à l’assemblage. Galamment, Pierre se charge des deux sacs, tandis que Marie rabat sa capuche sur ses yeux. La dispute de la veille tourmente le Français. Les vêtements Inuit n’ont aucune odeur, Marie est jolie à croquer dans cet ensemble qui colle parfaitement à l’environnement.
- Allez-y ! Injoncte Emma. Je veux voir ce que donne le poêle. Ensuite, vous redescendrez boire un café. Je vous donnerai de quoi vous préparer un petit déjeuner pour les quelques jours à venir. Nous ne sommes pas riches, mais nous pourrons partager nos repas le temps que les hommes redescendent des montagnes.
- Nous avons de l’argent, plaide Marie. Il nous reste cent dollars…
- Grands Dieux ! S’époumone la mère Noël, et où comptiez-vous aller avec cent dollars ? Il était temps que vous trouviez un gîte !
Les érables ne sont plus que des bras décharnés désertés par les oiseaux. Les peupliers, qui suivent une petite rivière, exposent leurs troncs colonisés de tiges dressées vers le ciel, comme si elles allaient mendier quelque chaleur. Le mot chaleur est devenu un luxe sur ce chemin fouetté par la bise. Les buissons n’offrent d’abris que sous leurs tapis de ronces et de feuilles où les petits rongeurs doivent avoir creusé leurs galeries hivernales.
Le mobil home se dresse, grosse chenille verte et oblongue, qui expulse de la fumée par un petit tuyau en aluminium pointant sur le toit. Emma grimpe le marchepied dentelé, glisse sur le métal gelé.
- Merde ! S’exclame-t-elle, j’avais pourtant collé du sel sur ce foutu machin !
- Il est passé au travers des trous ! Constate Marie, pragmatique.
Emma la fusille du regard. L’antagonisme des deux femmes vient de trouver sa gemme dans quelques grains de sel tombés d’une marche ajourée. Marie n’aime pas les kilos de la grosse femme, qui lui permettent de prendre de la place. Elle la suspecte d’être obèse pour le occuper le terrain. C’est comme si son corps était une forteresse que la graisse devait défendre des envahisseurs. Emma déteste la minceur de Marie, ses yeux qui lui mangent le visage, sa féminité qui lui confère une aisance de mouvement, une grâce surannée. Pour Emma une femme est à son foyer ce que la hache est au tas de bois : elle fend, ordonne, empile. Elle est à l’homme ce qu’un attelage de bœufs était au labour : elle creuse le sillon, opiniâtre, ne se permet pas de mouvement sous le joug, même pour chasser les mouches qui la piquent. Le regard d’Emma sur Mitsy est plus indulgent : Mitsy est indienne. Ce n’est donc pas vraiment une femme : c’est une squaw. En bonne campagnarde, Emma n’a pas choisi le camp des « wannabe », ces hurluberlues blanches, échappées de mouvements « new-age ». Elles arrivent avec l’été, attribuent aux « medecine man » des pouvoirs magiques, dont elles viennent puiser la quintessence. Les épouses des chamans voient ces dilettantes d’un mauvais œil. Les natifs, qui sont des hommes comme les autres, ne ratent pas une occasion de faire visiter les tepees aux peaux tannées à l’ancienne. Quant à fumer le calumet de la paix, il n’est pas précisé de quelle façon on s’en acquitte …
Bien que s’abreuvant aux sources d’une culture qui n’est pas la leur, le concept des wannabe a fait boule de neige. Les natifs se re-indianisent. Malgré cet élan chauvin, les unions mixtes restent rares. Une sorte de jansénisme a contaminé la nation, freiné l’élan de mixité. Mitsy et Paul en sont l’exception.
Est-ce une question de tepee, de calumet ? De la façon dont on fume l’un ou on monte l’autre ou le contraire ? Le mystère reste entier. L’époque où les pionniers prenaient femme (s) dans les tribus indiennes est révolue. Une renaissance à contre courant semble animer les institutions, les écoles. Au grand désespoir des enfants Blackfeet, qui se sentent des américains comme les autres, les rituels ancestraux reprennent place dans les manuels scolaires. Les Pow How ne sont plus des mises en scènes pour touristes.
Leur signification reprend vie dans les cercles de cendres, où la danse et les plumes cherchent leur caractère sacré.
Emma vit près de la réserve Blackfeet, indifférente aux « wannabe» aux touristes, et à la Nation Indienne.
La tour Emma est un peu « pise » : elle penche là où l’argent coule. Elle traite avec les Indiens comme elle traiterait avec les Yankees, sans à priori : l’argent n’a pas d’odeur.
Mitsy, la superbe femme indienne ne la gène guère. Elle fait partie de l’environnement, n’est pas une rivale en l’espèce. Forte de ces certitudes, la femme-yourte pénètre dans le préfabriqué où une chaleur très modérée s’est répandue :
- Fermez vite la porte, ordonne-t-elle à Pierre, freiné par ses sacs.
Marie vole à son secours. Emma se précipite vers le poêle qu’elle charge à bloc avec les quelques bûches posées sur une plaque de métal, qui isole le Godin du linoléum.
- La réserve de bois est sous le hangar
Pierre hoche la tête, la mémoire enflammée par les souvenirs. L’intérieur du préfabriqué est toujours aussi rangé, toujours aussi étincelant de propreté. Le poêle, antiquité longiligne, prend de la place dans le salon, et se charge par le haut. Il rougeoie par sa vitre émaillée. Marie est étonnée, examine son nouveau domaine comme si elle se réveillait :
- Il est très sympa ce mobil home…
Cet extrait présente des descriptions réalistes par la vision colorée des paysages naturels et sauvages des prairies. Il nous conduit dans les profondeurs glacées d’une région oubliée où les croyances ancestrales et rituels des Indiens peuvent prendre un sens nouveau dans un monde en perpétuelle mutation. S’accrocher à sa culture préserve de l’ignorance et donne un sens moral aux actes de la vie quotidienne. La glorification d’un passé ne peut s’éteindre du jour au lendemain et le sursaut des jeunes générations sera de le préserver et d’entretenir le respect et la compréhension de rites associés à la préservation de la nature dont la beauté reste immuable dans les terres les plus reculées.