Extrait de La Terre Promise

Le pilote de la corvette traverse la cabine des passagers pour ouvrir la porte du petit avion. Il déploie les quelques marches de l’escalier, escamotées dans le plancher. Le bimoteur est noyé dans les brumes qui s’effilochent sur les pans de montagne pour descendre vers la piste. Les treize passagers se lèvent, cherchent leurs sacs. Meava a la tête qui bourdonne. Elle a piqué du nez pendant l’heure de vol, luttant pour rester éveillée. Des bribes de paysage se sont incrustées dans sa mémoire, comme les morceaux d’une carte postale déchirée. Elle revoit les crevasses de glaciers, les pics enneigés, les pans arides de montagne, parsemés des bonnets de résineux. Elle suit le mouvement, vers l’air libre, assommée de fatigue. Quelques silhouettes se détachent au sol : celles d’agents de l’aérodrome, reconnaissables par leurs uniformes, et celles des amis, de la famille qui viennent accueillir les arrivants. Deux agents de police, assis sur le capot de leur voiture bleue et blanche, détaillent les passagers. Le pilote lui adresse la parole. Elle lui fait signe qu’elle ne comprend pas. Elle descend les marches, vacillante. Un homme brandit un panneau. Il est jeune, il a la peau mate, les yeux bridés, des cheveux longs, noirs comme le jais, retenus dans une queue de cheval. C’est un indien ! La nonne n’en croit pas ses yeux. Il hisse, en étendard, un morceau de carton agrafé sur un bout de bois. Il y est inscrit Mava au lieu de Meava. La sœur approche hésitante :

Mava ? Questionne l’homme, surpris de découvrir une dame d’un certain âge.

- Meava, corrige-t-elle. Vous n’êtes pas l’abbé Robespierre ?

- C’est moi, confirme l’Indien.

- Je ne pensais pas que vous étiez Indien !

Le père éclate de rire :

- Je ne suis pas indien, je suis Inuit.

La religieuse est étonnée :

- Je suis native en Alaska. Précise le curé.

Vous voulez dire que vous êtes né en Alaska ?

- C’est pareil et même, on comprend l’un et l’autre.

Il veut sans doute lui signifier qu’il faudra qu’elle s’arrange avec les approximations. Il n’a pas l’intention de se casser la tête. Il se saisit de ses valises que le pilote a jetées sur la piste :

- Ce sont à vous ?

Maeva acquiesce d’un signe de tête. Elle n’en croit pas ses yeux. Les deux sacs sont arrivés à bon port, couverts d’étiquettes accrochées aux poignées.

- Je vous drive à Jackson road, c’est vingt minutes ici.

Jackson road est l’adresse du gîte. Elle a le papier dans sa poche, au cas où le jeune homme l’aurait laissée en plan à l’aéroport. La piste, que la sœur découvre, est immense, démesurée. Elle longe le fleuve sur des kilomètres. Des petits hydravions bleus flottent sur l’eau comme les canards plastifiés d’une mare d’agrément. Des avions sont stationnés un peu partout : des cargos, des corvettes, des bi places. Le parking est éloigné, et le vent souffle : un vent glacial, chargé des prémices de neige. Le prêtre rentre la tête dans les épaules, et avance d’un bon pas. Les pieds de la nonne se refroidissent immédiatement au contact du sol. Elle n’avait pas envisagé une telle différence de température. Elle a tout prévu, sauf des bottes chaudes. L’abbé est équipé. Il a de gros brodequins en peau, lacés sous son pantalon. Les montagnes bordent le fleuve, écrasent le paysage de leur masse. Les pics sont ourlés de neige. Le véhicule du père est un break familial, d’une longueur surprenante. Il est en piteux état. Une des vitres arrière est cassée. Elle est réparée avec du plastique transparent et du ruban adhésif. La portière, que lui ouvre l’homme, ne tient plus que par miracle. Les deux charnières ballottent sur leurs écrous. Meava s’assoit sur un siège qui est encombré de boites de hamburgers vides, de papiers gras, de gobelets en polystyrène. Elle ne bronche pas. Ce n’est pas pire que la « deux-chevaux » de Monsieur le Curé, qui est pleine de poussière. Sa jupe ade toute façon, besoin d’un nettoyage. Le «Ministre du Culte» sort du stationnement,s’engage sur une « deux voies » où les véhicules filent à une vitesse endémique. Il roule aussi vite que les autres. La retraitée s’accroche à la poignée, au-dessus de la portière. Le prêtre lui adresse de nouveau la parole, curieux de sa présence :

- Si j’ai comprendre, vous faire chercher un autre français en Alaska ?

Meava renonce à le corriger :

- Je cherche mon fils, lâche-t-elle, effarée par l’énormité de ce qu’elle vient d’avancer. Heureusement, elle ne lui a pas révélé son ancien statut. Pour l’homme c’est une française, catholique de confession, qui s’est adressée à lui parce qu’elle n’avait aucun autre interlocuteur.

- Il est vieux comment, votre fils ?

- Il a quarante-deux ans.

Maeva calcule la différence d’âge entre Pierre et elle : c’est crédible.

- Il est venu quoi faire ici ?

- Travailler !

- Hum ! Remarque-t-il, il. Travailler sur bateau ou conserves. Vous avoir adresse ?

- Non ! Se lamente la sœur qui se décide à tout lâcher. Il a fait un retrait dans une banque, ici le 22 août. C’est la seule piste que j’ai.

- Piste ? S’étonne l’homme qui bute sur le mot.

- Trace, indice, comme vous voulez…

- Peut-être vous voir avec la banque : Il y a films enregistrés.

Maeva avait pensé à tout sauf à cette solution. Evidemment, toutes les banques surveillent leurs distributeurs ! C’est la première chose à vérifier… Mais comment y arriver, sans interprète ?

 

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