Extrait de la Lettre du Montana

…La nationale  remonte vers Browning.  Les vallons et les combes sont passés du vert cru, à la couleur paille, puis au paille moucheté de pourpre. J’ai imposé une halte à Mitsy pour prendre quelques photos. Les fossés regorgeaient de marguerites dorées, de chrysanthèmes des moissons, de pavots argémone, et de ce que Mitsy appelle « fireweed », une fleur qui rappelle la salicorne. Puis des futaies, glissant des montagnes vers la plaine, lentes coulées de lave verte, ont grignoté le plat. Nous avons traversé Browning, le cœur de la réserve Blackfeet. Une ville moulée par pâtés de maisons, carrée comme Choteau. Elle est alignée sur des avenues bordées d’édifices en bois, surmontés d’énormes frontons. Cela ressemblerait à un décor de cinéma, si quelques ruelles, en enfilade entre les bâtiments, ne révélaient que l’arrière est celui d’une vraie construction. Des immeubles en béton, bâtis récemment, brisent l’harmonie des façades. Mitsy est  ravie de se transformer en guide,  de  me montrer la « high school » indienne où elle a fait ses études. Nous passons devant  la banque où le dollar à l’effigie des Blackfeet, en projet pour les casinos, sera frappé. Ladite maison de jeux est en chantier, comme le siège de la Siyeh. Development Corporation, société gérant les investissements de la Nation. Je suis étonné par la découverte d’une chapelle  construite en galets de rivière. Une extension latérale prend appui sur le trottoir, deux mètres plus bas, Elle est aussi incongrue au milieu de l’architecture plastifiée de la ville, qu’un carré de choux dans un jardin à la française.

Quand nous quittons la périphérie, les résineux  s’épaississent.  La lumière passe plus difficilement au travers de la densité  des plantations.  On devine la présence de la montagne, dont la masse pèse derrière l’enchevêtrement. Nous sommes aux portes des fameux parcs de glaciers du Montana, non loin de Maria’s Pass.

En dehors de Pieds d’argent, personne ne s’est déplacé à notre arrivée dans le hameau, dernier îlot de civilisation avant la forêt. L’apathie semble régner dans les chaumières. Le père de Mitsy nous attend, planté au milieu du chemin,  tel un totem. Ses bras sont croisés sur sa poitrine, ses jambes écartées. Trois chevaux pie se tiennent derrière lui, balayant les mouches de leur queue, secouant la tête pour chasser les insectes de leurs oreilles. Ils heurtent le dos de l’Indien.  Il n’en vacille pas d’un pouce. Il y a dans sa posture, quelque chose du panache de John Wayne, avec un soupçon de défi, façon Géronimo. Ses cheveux sont encore épais, rassemblés en une queue de cheval. Il a accentué l’effet théâtral , en arborant un collier en lacet, où pend une griffe énorme, sur une chemise d’un turquoise très vif. Des bracelets en verroterie cernent ses poignets. Des plumes colorées sont insérées dans sa crinière. Des bagues en argent encerclent ses doigts, donnant un aspect clinquant à ses avant-bras, où reposent  ses mains. Le fusil est accroché à son épaule par une sangle, à la manière d’un chasseur de prime. Son regard est rivé dans le lointain, comme un guerrier farouche qui pose pour la photo, un poète maudit qui déclame des vers. Son visage est carré, taillé à la serpe. Les rides se sont formées à la verticale sur ses joues, et coupent celles des yeux, y formant des croix sur les tempes. Le nez n’est pas aquilin, mais plutôt aplati, comme celui des Inuits. Il tient les trois haridelles, d’une seule main, posée sur son bras, serrant les rênes entre ses doigts. Une jolie mise en scène.

Les mouches tournent autour de peaux tannées et malodorantes qui durcissent sur des clôtures. Le linge est étendu à l’ombre, où il mettra des jours à sécher, au milieu des nombreuses épaves de voitures. Des tipis miteux  sont montés sur une aire de camping. Quelques tables en rondins vieillissent, devant l’entrée des douches, qui laissent entrevoir des amas de feuilles dans leurs bacs. Pieds d’argent me salue d’un signe de tête. Son regard glisse sur moi, comme si j’étais transparent. Il échange quelques mots en dialecte, avec sa fille. Il me fait le coup de d’Indien qui dédaigne les touristes. Vexé, je lui oppose une superbe indifférence…

…./…

Je me suis réveillé le matin, raide comme une civière de l’armée. Le pire n’était pas la douleur ressentie dans les muscles du dos, mais dans les adducteurs et l’arrière-train. Une nuit  à même le sol, sur l’herbe humidifiée par la cascade. La température a été plus douce sur les hauteurs, que dans la vallée. La couverture n’a pas suffi à me réchauffer, et à éviter les attaques de toutes sortes d’insectes, des fourmis aux moustiques. Je tressaillais au moindre craquement dans les taillis. Les chevaux qui s’ébrouaient,  le cliquetis des dents du chien, qui ratissent les puces sur son pelage, s’amplifiaient avec l’obscurité, démesurant l’opacité de la nuit. Seuls, mes deux compagnons, dormaient profondément. Le chien, lui, veillait sur les chevaux, attachés à un arbre. La soirée avait déroulé son fil interminable, autour de la viande qui cuisait inégalement. Le mutisme de Mitsy et de son père gâchait presque la beauté du site. Les rares questions, que je me risquais à poser, tournaient autour de notre position géographique, et du trajet restant. Pieds d’argent répondait comme il l’avait fait au long de la journée : par de vagues explications. Elles passaient du sommet de montagnes, désignées d’un geste ample, à un croquis incompréhensible, dessiné à même les cendres dispersées du foyer.


Pieds d’argent cultive son image de natif taciturne, malgré ses breloques qui tintent à ses poignets, sa chemise turquoise, qu’on repère dans les bois, comme un phare dans la nuit. Je regrette d’être parti aussi vite, sans même une boussole ou une carte d’état-major, en n’emportant que mon sac à dos. Je me demande si je ne suis pas le dindon d’une farce. La Mitsy d’hier, jouant de ses prunelles, des rondeurs de ses cuisses, est devenue une femme froide, distante, me menant vers un but qui m’échappe. Quant à Pieds d’argent, je lui suis aussi indifférent que les quelques malheureux touristes qui doivent arriver dans  la réserve au hasard des leurs errements.

Le petit déjeuner est plus que frugal. Il est constitué de pain de maïs qui s’effrite et des restes de viande d’hier. Nous buvons un café dans les tasses en fer blanc, où le goût de la rouille prend le pas sur celui du breuvage. Je décide de me laver. J’en informe Mitsy, qui lève les yeux au ciel. Les bêtes sont sellées, prêtes à partir. Elle lâche quelques mots à son père qui pose son index sur sa tempe. Au moins, le geste se passe de traduction. Je me déshabille, approche de la marmite turquoise. Mitsy et son père observent, goguenards. Je plonge mes jambes dans le liquide transparent, avant d’y laisser couler mon corps. Surprise : la température y est glaciale. J’en rejaillis comme un diable de sa boîte. Pieds d’argent, narquois, commente non sans malice :

-  C’est de l’eau de montagne, elle vient directement des glaciers. Personne ne s’y baigne, elle est trop froide…

Il  jette une couverture  afin que je puisse  me sécher :  elle empeste la sueur et l’herbe  :

- La prochaine fois, demandez ! Nous sommes un peu primaires, nous autres les Indiens, par rapport aux européens, Mais en ce qui concerne notre environnement, nos conseils sont utiles…

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