Extrait de Disparaître

PROLOGUE

Great Falls, Montana, le 25 juillet 2005

Maeva,

Je vous écris cette lettre d’adieu, le papier étalé sur le banc de l’arrêt de bus de Great Falls, Montana. Comme ce siège est incurvé, mon écriture sera aussi chaotique que ce qu’elle vous annonce. Le car pour New-York va arriver dans quelques minutes. Je ne le prendrai pas. Une cabine téléphonique à pièces, providentielle, m’a permis d’appeler un camionneur, rencontré dans un restaurant de Choteau. Il m’avait laissé sa carte. Vous savez, le hasard des rencontres… J’ai fait sa connaissance devant une table en formica rouge, entre les œufs « retournés », et le décolleté de la serveuse, qui se penchait pour nous servir. C’est un brave homme. Il vient me chercher avec son camion. Les deux cheminées de chaque côté de la cabine, dans ce pays, font ressembler ces véhicules à de gros escargots fumants. Il arrivera dans deux heures. Il me faudra bien tout ce temps pour mettre l’inexplicable en mots. Il va me déposer chez mon frère, où je passerai la nuit. J’y changerai mes valises contre un sac à dos. Demain matin, je me posterai, le pouce dressé, sur le bord de la nationale qui remonte vers la frontière canadienne. Je vais disparaître, à mon tour. Vous ne le saviez pas sans doute, Maeva, mais il y a un tour pour tout : pour naître, vivre, disparaître. On prend un ticket, et on attend d’être appelé.

Paul, mon frère, est vivant. La lettre du Montana disait vrai. Il habite ici, près de Choteau. Il est heureux. Il combat l’impérialisme américain, en champion de la cause indienne. C’est un homme de terrain. Moi, je suis un homme de terroir. Je change d’appellation aujourd’hui. En arrivant sur ce continent américain, dans cette immensité du Montana, la fatigue, le dépaysement ont sans doute eu raison… de ma raison. Cette vie cohérente, vers laquelle je retournais, en France, est devenue vide de sens. L’incohérence est dans son inanité. Comment ais-je pu passer à côté de la vérité aussi longtemps ? Ma carte bancaire ne me distribue plus de billets. Je dois être au « taquet » de mon découvert autorisé… Il me reste une vingtaine de dollars en pièces de monnaie, éparpillées dans mes poches. Je vais me faire rembourser mon billet de bus. Dans quelques jours, aucune opération n’apparaîtra plus sur mon compte. Mon salaire viendra combler le trou, et puis, plus rien… Je serai porté en absence irrégulière au Ministère de la Justice. Ma famille déclenchera des recherches. Je deviendrai un numéro inactif, dont les cotisations de sécurité sociale passeront en pertes et profits. Au fichier des personnes disparues, à la lettre L comme Lassimouillas, il y aura Pierre et Paul, les apôtres de la fuite.

J’ai brûlé mon passeport et mon billet d’avion. Les cendres se sont collées sur les emballages de crèmes glacées, au fond d’une poubelle. Je sens, par avance, monter votre sermon. Ne me faîtes pas reproches par pensées interposées, Maeva : elles n’auront pas d’adresse. Je n’ai pas envie de rentrer, de tout régler avant de repartir, de dire au revoir. Je n’ai pas envie d’affronter mon banquier, de vider ma maison, de remiser mes meubles. Ma disparition ne nuira à personne. Je n’ai pas de famille qui m’attend, pas d’héritier en mal d’un acte de décès.

Je vous demande de ne rien dire à mes parents. Prenez cette supplique comme un codicille. Poussez mes volets comme vous fermeriez mes paupières, ma douce voisine. Je veux mourir pour renaître ailleurs. Est-ce qu’on fait des reproches à ceux qui, prétextant une attaque, et vous laissent au bord du chemin ? Non : on les pleure, on cultive ses larmes, pour arroser son chagrin, on les couvre de fleurs jusqu’à ce qu’on les oublie. C’est vers l’oubli que je vais, d’un pas alerte. L’oubli a un goût d’éternité, ici. Il a une couleur à nulle autre comparable. C’est l’espace qui lui donne cette beauté, cette démesure de lumière. Cette immensité n’existe nulle part. En Amérique, les cimes des arbres chuchotent avec le ciel. Leurs branches s’étalent, tels des bras gigantesques. Elles caressent l’air de leurs mouvements. Elles suivent la courbe des montagnes, la majesté des précipices. Elles diffusent leur essence jusque dans les spores des fougères, elles expirent un souffle gemmé. Ne voyez-vous pas, porté par mes mots, ce scintillement qui se pose sur vous ? J’ai soufflé sur les branches… La plaine respire comme une peau. J’ai soufflé sur elle aussi. Plaine n’est plus un mot assez fort, pour décrire le chatoiement des herbes, couchées par le vent, jusqu’à l’infini de l’horizon. Je vais me fondre dans l’incommensurable.

Faites de ma lettre une argile pour façonner  l’oubli.

Faites de mes meubles un grand feu, dans lequel vous brûlerez mon incurie.

J’ai posé mon doigt au hasard d’une carte entre Great Falls, et le grand Nord. Il s’est arrêté sur Juneau, en Alaska. Je vais traverser l’Alberta et la Colombie Britannique, pour m’y perdre. Un peu plus haut, il y avait Anchorage : Anchorage, comme ancre et courage. Mon index a glissé au Sud. Le courage ne me sied décidément guère… A Juneau, il y a des forêts d’arbres droits, plantés comme des allumettes. Des fjords immenses que bordent les pics gelés des montagnes. Des bateaux ancrés le long de jetées en bois. Des conserveries multicolores, montées sur pilotis, où les chalutiers déchargent leur cargaison de poisson.

Oubliez-moi, Meava, comme j’avais oublié Paul

 

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